Cyberguerre

Si vous voulez vous faire peur, écoutez le podcast géopolitique de l’École de guerre. Certes, la forme est un peu austère et guindée mais l’invité de l’épisode intitulé « Propagande et manipulation de masse dans l’espace numérique, nouvelles armes impériales« , David Colon, professeur agrégé d’histoire à l’IEP de Paris, retrace l’évolution de la propagande vers une cyberguerre dont la cible est d’influencer le simple citoyen et la puissance de celle-ci via l’utilisation conjointe de l’Intelligence Artificielle, des outils numériques et de la psychologie cognitive.

A partir de quelques exemples récents comme la campagne de l’élection présidentielle américaine de 2016, le vote sur le Brexit en Grande-Bretagne et le scandale Cambridge Analytica, on se rend compte de la puissance de cette guerre et notre impréparation totale.

Pour compléter, on peut lire l’entretien du journaliste Olivier Tesquet, dans l’hebdo Le 1, qui nous invite à retrouver une forme d’hygiène numérique.

Sources :

Allemagne

Pays européen au niveau équivalent du notre, l’Allemagne a beaucoup moins de morts liés au COVID-19 que la France. Pourquoi ?

Un éditorial du journal Le Monde du 20 avril 2020 en explique les raisons. En effet, A la date de l’article, le coronavirus avait causé la mort de près de 20 000 personnes en France contre 4 500 en Allemagne, pays pourtant plus peuplé (83 millions d’habitants contre 65).

La différence majeure réside dans la rapidité avec laquelle l’Allemagne a réussi à pratiquer des tests à grande échelle afin d’isoler les malades porteurs du virus. Le journal indique aussi qu’avec des dépenses de santé de niveau équivalent, l’Allemagne dispose de 2 fois plus de lits de réanimation que la France. Autre facteur (et on le mesure encore plus aujourd’hui avec un autre article du même journal qui décrit les retards dans la mise en place des tests en France à cause d’une certaine bureaucratie, cf Dépistage du coronavirus : les raisons du fiasco français sur les testshttp://Dépistage du coronavirus : les raisons du fiasco français sur les tests) impoartant décrit par le journal, la souplesse du système fédéral allemand qui a facilité une réactivité locale.

Conclusion de l’éditorial :

Par la force de son service public, l’exemple allemand contredit les discours ultralibéraux. Par la puissance de son excédent budgétaire, l’Allemagne fait une leçon de rigueur. A l’évidence, les responsables politiques français ont maintes leçons à tirer de la résistance allemande au Covid-19. Mais leurs homologues allemands feraient fausse route s’ils abusaient de leur bonne performance pour mégoter sur leur solidarité à leurs partenaires de l’UE, en imaginant pouvoir se sortir de cette crise sanitaire planétaire au milieu d’une Europe à bout de souffle.

Sources :

Crédit photo : Tobias Koch/Creative Commons

Chauve-souris

Pourquoi sommes-nous malades des oiseaux sauvages et des chauves-souris ? interroge l’anthropologue Frédéric Keck dans l’hebdo Le 1 dans son n°291 du 8 avril 2020.

Il voit 2 interprétation possibles aux découvertes récentes sur les chauves-souris qui sont les porteurs de multiples virus inconnus des humains et qui ont développés des résistances immunitaires à ces virus.

La première interprétation, classique, est écologique : la propagation de ces virus aux êtres humains est une conséquence de l’industrialisation et de l’exploitation effrénée de ressources naturelles qui prive ces animaux de leur habitat naturel et les conduit à venir vivre à proximité des habitats humains.

La 2ème interprétation, plus originale, est symbolique :

« Les animaux volants – oiseaux et chauves-souris – rendent malades les humains à travers des pneumonies atypiques qui se transmettent par la toux via la circulation aérienne. »

Partant des zones rurales en Asie où on élève et on chasse des animaux déjà contaminés par le virus des animaux sauvages comme la chauve-souris, la vente et la consommation des animaux sur les marchés des grandes villes de Chine comme Wuhan se transforme en pandémie par les voyages aériens des touristes chinois et des expatriés vers l’Europe, l’Amérique ou l’Afrique.

Nous sommes malades des animaux volants parce que nous sommes malades d’être devenus des animaux volants.

Pour Frédéric Keck, l’articulation entre l’interprétation écologique et l’interprétation symbolique agit comme un signal que l’on peut utiliser pour transformer la société.

Ce qu’il y a de commun dans les deux schémas, c’est l’idée selon laquelle les oiseaux sauvages nous envoient des signes que notre mode de consommation et de circulation n’est pas le bon. Les oiseaux et les chauves-souris ont développé pendant des millénaires d’évolution des mécanismes qui leur permettent de voler avec un coût métabolique très faible. Nous avons inventé au cours du dernier siècle des mécanismes qui nous permettent de voler avec un coût métabolique très élevé. Comme nous ne pouvons pas devenir des oiseaux ou des chauves-souris. Il faut commencer  par écouter les signaux qu’ils nous envoient.

Photo de Collins Lesulie via Unsplash

A méditer

Source : Pourquoi sommes-nous malades des oiseaux sauvages et des chauves-souris ?, Frédéric Keck, Le 1 hebdo, n°291, 8 avril 2020 : https://le1hebdo.fr/journal/numero/291

Photo principale : Zdenek Machacek via Unsplash

Effets secondaires

Terminons la semaine avec Grand Corps Malade  et sa chanson intitulée Effets Secondaires.

L’intégralité des revenus de ce morceau sera reversée à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (93) et l’hôpital François Quesnay de Mantes la Jolie (78) via la Fondation Hôpitaux Paris – Hôpitaux de France.

« Effets secondaires  » Auteur : Grand Corps Malade – Compositeur : Mosimann

Photo : By Thesupermat – Own work, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=76218438

Travail

On ne peut pas dire mieux :

Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses: beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance.

Oui, oui, relisez-le, c’est sans trucage.

Ce texte provient du service d’information du Centre Patronal suisse et date du 15 avril 2020. Les sources sont ci-dessous.

Le capitalisme se rend compte de l’effet positif du ralentissement économique et trouve des arguments pour y revenir.

Rien à ajouter.

Sources

Europe

Où est passée l’Europe ?

A revoir le film Adults in a room de Costa Gavras qui montre le travail du gouvernement grec en 2015 pour convaincre la commission européenne, le FMI et la Banque Centrale Européenne de modifier les règles de remboursement de sa dette pour éviter une catastrophe sociale et économique pour le peuple grec, ont peu douter qu’elle ait une fonction autre que purement économique.

On sait ce qu’il advint du fait de l’intransigeance allemande, de l’absence de solidarité européenne et du manque de courage des responsables politique, quel que soit leur pays. A part Yannis Varoufakis, personne ne sort grandi de ce film, sauf peut-être Christine Lagarde. Pour les français, Michel Sapin en ministre de l’économie et des finances tient des propos différents en privé avec Varoufakis et en public devant les journalistes, quand à Pierre Moscovici, commissaire européen, on ne sait si c’est de l’incompétence ou de la naïveté qui le caractérise.

Bien sûr, toute ressemblance avec la situation actuelle pendant la crise sanitaire n’est évidemment pas un hasard. Incapacité à parler d’une seule voix, à formuler des choix politiques, primauté de l’économie dictée par l’Allemagne, absence de solidarité entre pays, absence de vision et de coordination globale. On nous dira que cette absence de consensus est de la responsabilité de certains pays, mais la réalité est que l’Europe ne sert plus à rien si elle ne reformule pas, rapidement; un nouveau projet politique et un nouvel horizon pour son ambition. Faute de le faire, l’Europe se délitera dans le chaos des crises économiques, climatiques et sanitaires qui suivront.

J’aime l’Europe, je suis internationaliste, mais je ne veux pas de cette économie capitaliste de la zone euro, je veux une Europe des peuples, une solidarité européenne.

Masques

Le port du masque ou son absence vont-ils devenir des marqueurs et des objets de conflits ?

Dans les discussions autour de la mise en oeuvre du (futur) déconfinement, la question de rendre le port du masque obligatoire est un des points importants avec le sujet des conditions mêmes d’un déconfinement partiel ou différencié.

AInsi donc, n’auraient le droit de sortir que les personnes portant un masque, même fabriqué par soi-même. Bien sûr, l’argument sera la protection de soi-même et des autres comme corollaire au retour à la « vie normale ».

Avant de se lancer sans réflexion dans cette « évidence » du port du masque, il convient quand même de mesurer les conséquences d’une telle décision.

Alors que jusqu’à présent, le port d’un masque dans l’espace public était, en France,  considéré négativement, le masque va devenir une obligation où « le bon » sera celui qui le porte et « le méchant », celui qui ne le porte pas.

Comme le rappelle justement l’anthropologie Frédéric Keck dans une tribune du journal Le Monde, l’espace public se définit en France comme un endroit où l’on se présente à visage découvert. Cet acquis des Lumières s’est construit en réaction contre les masques que portaient l’aristocratie dans les salons, et s’est renforcé progressivement ensuite jusqu’à l’interdiction du port du foulard islamique dans les écoles et les lieux publics.

En France, porter un morceau de tissu sur son visage est perçu comme un signe d’archaïsme et de domination ; se présenter le visage découvert est un signe de modernité et de libération.

Frédéric Keck, Le Monde, 07/07/2020

Sa conclusion est forte :

Le port du masque signifiera que la crise du Covid-19 aura marqué nos corps et nos esprits, comme la crise du SRAS a marqué ceux des populations asiatiques. Elle oblige à une perte de l’innocence, analogue à celle que le sida a imposée dans les rapports amoureux. De même, les attentats du Bataclan, en novembre 2015, ont mis fin à l’insouciance de la consommation d’un verre en terrasse. Nous porterons des masques en souvenir des victimes de l’épidémie pour protéger la population d’une maladie nouvelle qui nous affecte en commun. Ce ne sera pas un signe religieux et communautaire qui menace la laïcité, mais un signe public et commun de l’immunité collective.

Je ne suis pas certain d’y souscrire pour deux raisons :

  • La première, c’est l’inscription permanente dans le comportement collectif d’un geste qui devrait resté circonstancié. Dès l’épidémie terminée, rien n’oblige le port du masque, ni l’ostracisation de ceux qui n’en portent pas. Or, on se dirige, semble-t-il, vers le flou de la fin de l’épidémie, aussi bien semble-t-il pour des raisons médicales avec la possibilité de nouvelles vagues du même virus que de la potentialité presque certaine de l’arrivée d’autres virus. On se donc passé d’un monde insouciant à un monde de l’angoisse et de la peur et c’est cela que je refuse
  • La deuxième, beaucoup moins noble, c’est que le port du masque « a priori » constaterait la primauté du mode de pensée asiatique (cf aussi la tribune du Frédéric Keck). Après que ces dernières années aient vues l’émergence économique puis géopolitique de la Chine (cf cet article), adopter les modes opératoires culturels de la Chine, c’est finalement reconnaître le déclin de l’Europe et de son mode de pensée. Déjà réel économiquement et politiquement, s’il advient culturellement, il n’est pas ceryain que nous ne devenions d’ici 20, 30 ans, les ouvriers de l’Asie dans un renversement radical de l’histoire.

Quelles solutions, alors ? Il faut d’abord lutter contre une forme de peur, d’angoisse face à la maladie. On nous fait croire en un monde où, grâce à la médecine, la technologie, la toute-puissance de l’être humain peut efficacement se prémunir contre la mort. C’est une illusion qui nous empêche d’accepter la mort comme une étape de la vie, qui conduit à prolonger la vie sur de très longues périodes, parfois à des coûts très importants, voire même, pour certains, à croire ou à revendiquer l’éternité. Oui, on peut attraper des maladies, oui, on peut en mourir. Cela ne veut pas dire qu’il faut aller à leurs devants, mais cela ne veut pas dire non plus qu’il faille tout organiser autour de son évitement.

Dans un monde libre et conscient, l’individu peut choisir ou non de mettre son masque. S’il est malade ou en situation de risque pour les autres, il choisit en conscience de mettre son masque pour les protéger. Si une personne se sent faible, à risque du point de vue des conséquence d’une contamination, elle met en conscience son masque pour se protéger elle-même et se rassurer. La société s’est organisée pour faciliter l’accès des masques à tous et à permettre l’évitement des situations à risques pour ceux qui le souhaitent. Si les zones de forte densités humaines sont à risques, permettons alors aux personnes qui le souhaitent de les éviter. Organisons, par exemple, des livraisons, et surtout, changeons notre paradigme pour moins dépendre des grandes surfaces au profit de petit commerces de proximité. Ce ne sont que quelques exemples, mais je suis certain que la solution viendra plus d’une modification de nos modes de vie dans un mode responsable, informé et libre que dans un monde de contrainte, de peur et d’ostracisation.

Source : Tribune de Frédéric Keck, Coronavirus : « En France, l’obligation de porter le masque serait une révolution » dans le Monde et sur lemonde.fr

Nation

Les appels à la Nation, à la solidarité de la Nation, ont été nombreux notamment dans la bouche du président de la République.

Nous sommes en guerre et la Nation soutiendra ses enfants qui, personnels soignants en ville, à l’hôpital, se trouvent en première ligne dans un combat qui va leur demander énergie, détermination, solidarité.

Emmanuel Macron, 16 mars 2020

Je ne suis pas bien sûr de savoir ce que représente cette nation.

Le film Les Misérables, de Ladj Ly, illustre à mon sens parfaitement les difficultés attachées à cette notion.

Le film commence par des images des supporters de football réunis pour soutenir puis fêter l’équipe de France lors de la Coupe du monde 2018. On serait tenté de dire que la France est réunie pour soutenir son équipe, que la Nation se rassemble pour célébrer la victoire. D’ailleurs, le nombre de drapeaux français portés par les supportés ou peints sur leurs visages ne témoignent-ils pas de cette ferveur nationale ?

C’est toute la force du film de Ladj Ly que de montrer que cette réalité est plus complexe. Tout ceux qui sont rassemblés participent de la même ferveur, de la même unité, malgré leurs différences , de classe sociale, d’origine géographique, de culture ou de religion. C’est peut-être cela la Nation.

Pour autant, et c’est ce que montre merveilleusement bien le film, la réalité du quotidien est plus complexe.

Sans jamais poser un regard misérabiliste sur les banlieues, Montfermeil en l’espèce, il montre une réalité que nous ne connaissons pas ou que nous ne voulons pas voir.

Du père inquiet et impuissant pour son enfant adolescent, des femmes africaines organisant la tontine, des frères musulmans luttant contre le trafic de drogue au « grand frère » organisant la livraison des courses pour les personnes âgées, à l’adolescent au look d’intellectuel, chacun a une une facette positive, socialement intégrée et utile à la communauté.

Le film n’oublie pas que les mêmes ou d’autres ont des facettes plus sombres et plus nuisibles. Qu’au-delà de l’unité de lieu, il y a des territoires, des zones d’influence ou de responsabilité que le personnage du « grand frère », « Monsieur le Maire » parce qu’il est payé par la mairie, incarne parfaitement.

Et, au milieu de ce jeu d’influences, il y a l’Etat, du moins ses représentants locaux qu’est la Police Nationale. Et là, ça se gâte nettement. Sans perdre cet équilibre qui fait la force du film, personne n’est, ni tout blanc, ni tout noir, la place de l’Etat n’est rien moins que précaire, illégitime. Sa fonction d’exemplarité est absente, ses objectifs sont au mieux incompréhensibles, …

De l’unité du début du film, on passe, insensiblement, au conflit. Le bouillonnement, la soif de vivre, qui étaient présents lors de la Coupe du monde sont toujours là, mais s’expriment différemment et conduit à l’affrontement. Ce qui aurait pu aider à résoudre les difficultés par le dialogue et la compréhension produit l’effet inverse car ce qui est flagrant, c’est l’absence d’unité des « adultes », c’est la primauté des intérêts particuliers sur les intérêts de la communauté.

Où cela mènera-t-il ? Comment cela se terminera-t-il ?

Chine

Depuis les années 1970, les Etats-Unis d’Amérique ont mené une active politique de rééquilibrage du monde contre l’URSS et la Russie  en établissant des liens économiques avec la Chine. Près de 50 ans plus tard, la Chine est devenu un des leaders mondiaux, non seulement économiquement, mais aussi sur le plan géopolitique.

Au même moment, les Etats-Unis changent de doctrine géopolitique et abandonnent l’idée d’un leadership mondial qu’ils exerceraient entrainant les autres pays dans leur sillage au profit d’un repli national protecteur.

Parallèlement, l’Europe est incapable de peser faute d’avoir su construire une Europe politique. On peut ajouter l’alliance entre la Russie et l’Arabie Saoudite au début de la crise du Coronavirus pour faire baisser les prix du pétrole afin de mettre en difficulté les producteurs de pétrole américains et la production de gaz de schiste dont la coût de production deviennent prohibitif.

Ce que révèle aussi la crise sanitaire, c’est l’omniprésence de la politique des blocs dans une guerre économique et d’influence territoriale.

Apparemment, même internet et les données qu’il véhicule sont intégrés à cette guerre et, pour la Chine, font partie du grand projet de la route de la soie.

Pour en savoir plus sur la Chine et sa politique, je vous recommande de réécouter 2 émissions :

  • Tout d’abord, l’entretien de Thomas Gomart dans les Matins de France Culture le 7 avril 2020

    • L’autre, un épisode du podcast Sismique avec David Baverez, intitulé La Chine, le monde et nous, datant du 19 mars 2020

Image de Une : Photo by Adli Wahid on Unsplash

Cesser de nuire

Comment est-ce arrivé ? Que pouvons-nous faire ?

Beaucoup s’interrogent et peuvent se sentir impuissants dans un système mondialisé à trouver des solutions et les appliquer.

Ce qui commence à apparaître assez clairement, c’est qu’on n’est pas seul  à se poser des questions et que la crise légitime la parole de ceux qui propose des solutions différentes de celles du « système ».

Voici 2 exemples parmi des centaines d’autres entendues ou lues ce derniers jours.

Tout d’abord l’entretien de Corinne Morel-Darleux, conseillère régionale eco-socialiste dans Mediapart

(Question de Mediapart) Dans votre livre, vous mettez en évidence une notion qui prend tout son sens aujourd’hui : le « cesser de nuire », comme la « lutte contre l’hubris en train de détruire les conditions d’habitabilité de la planète ». Il faut produire autrement, questionner nos besoins, diminuer notre consommation, dites-vous. Ce « cesser de nuire » pourrait-il constituer la nouvelle matrice de notre organisation collective ?

Cette notion peut s’entendre à différents niveaux. J’y ai particulièrement pensé dans les premiers jours de l’épidémie en France, quand les consignes n’étaient pas encore claires et que nous avons pris conscience que nous pouvions tous être porteurs du virus et, à notre corps défendant, constituer un danger pour l’autre. C’est avec ce souci d’autoneutralisation, de « ne pas nuire », que j’ai pris la décision de ne pas aller voter au premier tour des municipales.

Mais à l’origine, cette notion portait une dimension beaucoup plus sociétale. Il s’agissait pour moi d’interroger nos manières de produire et de consommer, en prenant conscience de la matérialité de l’ensemble de la chaîne en amont. On trouve en France des tee-shirts à 3 euros fabriqués au Bangladesh dans des conditions de travail indécentes. À qui cela nuit-il ? Qui en tire profit ? Pourquoi est-ce nécessaire de faire autrement et comment faire ? Que cela nous dit-il de la précarité, ici et là-bas ? Pour quelle empreinte carbone ?

Cesser de nuire, refuser ce système, cela revient à s’interroger collectivement.

Dans ce cas précis, cela implique non seulement d’arrêter d’acheter soi-même ces produits, mais aussi, politiquement, de trouver le moyen de cesser d’importer des marchandises qui sont le produit de l’exploitation. Il faut relocaliser la production, lutter contre la pauvreté, afin que chacun puisse se payer des biens produits dans des conditions sociales et environnementales dignes. C’est une question qui relève de la délibération collective. Elle est centrale selon moi.

Cesser de nuire, voilà un paradigme que chacun peut appliquer pour décider ce qui est bon de faire ou pas.

Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/310320/corinne-morel-darleux-la-pandemie-ne-doit-pas-servir-etouffer-les-luttes

Un autre exemple dans un entretien avec Rob Wallace, biologiqte, qui rappelle utilement que si les coûts engendrés à la société par l’industrie, notamment agricole, étaient réintégrés dans leurs charges, elles ne pourraient tout simplement pas survivre.

Ces entreprises peuvent simplement externaliser les coûts de leurs opérations épidémiologiquement dangereuses sur le reste du monde. Des animaux eux-mêmes aux consommateurs, en passant par les travailleurs agricoles, les environnements locaux et les gouvernements du monde entier. Les dommages sont si importants que si nous devions réintégrer ces coûts dans les bilans des entreprises, l’agrobusiness tel que nous le connaissons serait définitivement arrêté. Aucune entreprise ne pourrait supporter les coûts des dommages qu’elle impose.

Et de rappeler l’absence de système de santé au Etats-Unis accessible à tous.

Il pourrait être intéressant dans le contexte étatsunien d’exiger une ordonnance d’urgence qui stipule qu’en cas de pandémie, toutes les factures médicales liées aux tests d’infection et au traitement après un test positif soient prises en charge par le gouvernement fédéral. Nous voulons encourager les gens à chercher de l’aide, après tout, plutôt que de se cacher – et d’infecter les autres – parce qu’ils n’ont pas les moyens de se faire soigner. La solution évidente est un service national de santé – doté d’un personnel et d’équipements suffisants pour gérer de telles urgences à l’échelle de la communauté – afin qu’un problème aussi absurde que celui de décourager la coopération communautaire ne se pose jamais.

Source : https://acta.zone/agrobusiness-epidemie-dou-vient-le-coronavirus-entretien-avec-rob-wallace/